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Généralement je ne vais aux brocantes/marché aux puces que par désœuvrement, parce qu’à Clermont-Ferrand le dimanche matin je ne suis pas sûr de pouvoir faire quelque chose de plus intéressant. Et quand j’y vais, c’est généralement pour loucher un peu sur les bacs à vinyles, sachant pertinemment que d’un vendeur à l’autre je risque de retrouver les mêmes saloperies musicales. Au choix : variétoche franchouillarde, hard fm, rock prog douteux… Est-ce propre à la ville/région, ou à la culture française et son histoire ? Bref, de toute façon au final je repars généralement avec plein de petites merdes (bouquin absurde, peluche de mauvais goût…), mais pas de disque. Sérendipité totale.

Sauf ce matin, et ce premier album de The Beat. Les américains qui font de la power pop hein, pas les anglais cuivrés. The Paul Collins’ Beat, si on veut être précis. Pas cher, en très bon état, si ce n’est ce vilain autocollant en haut à droite de la pochette, “rock of the 80’s”. Bah, tant pis, ça va avec, ça pourrait être pire, il pourrait y avoir le nom de son ancien propriétaire écrit dessus.
Cette pochette m’a d’ailleurs toujours intrigué, une bête photo de groupe (ce dont je ne suis pas très fan habituellement), mais Paul Collins attire toute l’attention. Très sûr de lui, même un peu trop pour être honnête, contrastant avec cette image d’outsider qui transpire de sa musique.

Il n’y a pas les paroles avec le LP, juste une inner-sleeve avec les crédits et une photo de Paul Collins, mais pas besoin de trop se creuser la tête pour savoir de quoi parlent des chansons telles que "You Won’t Be Happy", “I Don’t Fit In”, “Don’t Wait For Me” ou “Let Me Into Your Life”. Il a beau avoir une belle veste blanche et une jolie chemise, ce que Collins veut c’est une "Rock’n’Roll Girl", et pas sûr qu’il soit si flamboyant que ça, finalement.

L’album date de 78, et musicalement on oscille entre la vivacité des Ramones et la sensibilité des morceaux les plus naïfs des Beatles. En marge oui, mais qui en paye le prix.

Paul Collins tourne toujours avec ce groupe, enfin avec des musiciens différents selon les tournées, dont Amos, chanteur guitariste du groupe Tenement que j’ai interviewé récemment. Je pense que The Beat (ainsi que The Nerves, le groupe précédent de Collins) est un groupe injustement oublié dans l’histoire du rock américain, au même titre que les Replacements, avec qui ils partagent cette sensibilité arrachée.

Et moi j’écoute ce disque maintenant, chez moi, fredonnant "I Don’t Fit In", en l’honneur de ces losers magnifiques.

@bogusreilly

Bored To Death Radio

Le vieil homme vient d’ouvrir la porte du garage, dévoilant une pièce étroite remplie de vieux objets et dont les murs abritent des étagères couvertes de disques poussiéreux. Je fais quelques pas au milieu de ce bric-à-brac, qui fleure bon la nostalgie de l’époque soviétique : uniformes d’officiers de l’Armée rouge, bustes de Lénine, affiches de propagande… et tous ces disques, qui attirent irresistiblement mon regard.

Revenons une demi-heure en arrière. Je suis en train de flâner dans les allées du marché aux puces d’Erevan, capitale de l’Arménie, où s’achève un séjour de deux semaines dans le pays. Ma quête de vinyles n’a rien donné pour le moment. L’échine courbé, je passe d’étal en étal, en vain.

J’arrive alors à hauteur d’un stand où sont disposés de vieux instruments de musique et tente d’expliquer à son vendeur ce que je recherche. Le cercle imaginaire que je trace face à lui pour accompagner ma demande le fait réagir. Il prononce quelques mots en arméniens, l’expression de son visage semblant indiquer qu’il m’a compris. Il se lève alors, se dirige vers un stand un peu plus loin et revient quelques instants plus tard accompagné d’un homme d’un âge respectable.

Ca discute, ça s’agite. Je ne comprends rien. Le vieil homme finit par lever les yeux vers moi et, d’un ton interrogatif, prononce un “musica record ?”, deux mots que j’accueille par l’affirmative avec la mine réjouie du mec qui se sent en veine.

Il m’invite à le suivre à travers les allées du marché et me mène à sa voiture, relique de l’ère soviétique, dont je me demande combien de Premiers Secrétaires du Parti elle a connus alors que j’embarque à son bord. Après une vingtaine de minutes de route en direction de la banlieue d’Erevan, mon conducteur se gare dans une petite allée et m’ouvre les portes du garage où il entrepose ses objets.

Il me tend une première pile de disques, dont la lourdeur inhabituelle m’interpelle : j’ai pour la première fois entre les mains des 78 tours… Je les parcours un à un et, incapable de déchiffrer les caractères cyrilliques de leurs pochettes, tente d’interpréter les mystérieux commentaires que le vieil homme me livre au fur et à mesure en arménien.

Lui : “(……………………….) Jazz (………………………..)
Moi : … Euh… iI a pas dit “Jazz”, là ? “Jazz ?, Jazz ?”, euh… “Yes, Yes, Jazz, OK”, euh, euh… “Da, Da, Jazz, OK, Da !
Lui : “Aaaaaah, Jazz !!! Jazz !!! Ah Ah Ah, Jazz !!!

Il prend une autre pile un peu plus haut : “Jazz !” (Trop de conviction cette fois-ci dans sa voix pour qu’il y ait le moindre doute). Je jette finalement mon dévolu sur une vingtaine de disques et, après avoir conclu notre affaire, nous retournons en centre-ville et je rentre à l’hôtel avec mon précieux butin.

Faute de platine capable de lire les 78 tours, ces disques resteront longtemps de simples souvenirs de voyage, confinés dans un placard, avant que je ne me résolve enfin après plusieurs années à investir dans un matériel capable de leur redonner voix.

La première écoute est surprenante. Je m’attends à quelque chose d’inaudible et je découvre une musique certes lointaine, tremblante, mais pleine de charme. Il y a en effet du Jazz parmi ces disques, un peu de classique et des chants russes, aussi. Et puis cet étrange morceau. Tellement improbable que je ne l’ai pas tout de suite reconnu. Pourtant cette mélodie m’est bien familière… Le refrain arrive : La Cucaracha ?!!?? en russe ??? (WTF, comme dirait l’autre…).

Pour la petite histoire, j’ai par la suite retrouvé sur le site Russian Records la trace de ce disque, enregistré en 1938, et découvert le nom de son interprète (Klavdiya Novikova). Et si ce récit vous a donné envie de l’écouter, ça se passe ici

Ceints de bakélite

ceintsdebakelite.com

Automne. Rentrée. Une bonne chronique au mois de juin, mais pas postée puis perdue, effacée anéantie.

Alors on recommence. Cheveux toujours…
Le vide-grenier de mon quartier : mi bobo, mi prolo. Moi bien sûr, j’aime mieux les prolos… Sheila, par exemple, ondes d’enfance, je ne savais pas quelle dose de droitisation pompidolo-giscardienne elle portait alors dans ses couettes. Je dis dans ses couettes parce que sa voix, évidemment, elle ne transportait pas grand chose. Ou plutôt si, cette absence de voix, c’était ça qu’on aimait-qu’on aime ? Car je note le Grand Retour post moderne de certaines icônes fripées. Sardou, Guichard, Ringo… et Sheila donc. Je sais, ça fait mal, on n’aime pas se reconnaître dans ce miroir. Mais quoi, on va pas se mentir. La France, clochers et charcuterie, bonne bouffe, pinard et petite dégueulasserie ordinaire.
Bref le gars au stand me tutoie : “Deux euros, c’est ce que je t’avais dit, non ?” (parce que moi je fais toujours deux tours ; le premier pour voir, le second pour acheter). Je grimace, trop cher. On transige, ok à un euro… Elle me regarde, son noeud dans les cheveux. Bang-bang dit la pochette. Bingo dit l’enfant qui sommeille en moi. Depuis elle est là, posée sur ma platine, et je ne l’écoute pas. Peut-être que je ne l’écouterai jamais. Bang bang dans sa bouche est recoiffé, laqué, brushé. J’adore cette chanson ; elle me fait pleurer ; je l’ai écoutée mille milliards de fois quand le père de ma fille m’a quittée “bang bang he shot me down”, et c’était vrai. JM POU-DUBOIS est l’ingénieur du son, avec F.DENTAN. Je ne les connais pas. Tant mieux.
La deuxième chanson du disque s’intitule “Le Rêve” tiret (-) slow. Et sous le titre cette note : “Le charmant petit sifflet que vous entendez dans cette chanson provient de la bouche même de Mademoiselle Sheila”. La “bouche même” me fait rêver ainsi que le “Mademoiselle Sheila”.  Ultimate Virgin. Jamais décoiffée Sheila. Jamais décoiffante. Même dans sa période disco. Quelqu’un s’en souvient, non, de “Sheila et les B. Devotion” ? Ou je suis seule de mon espèce, assez godiche pour avoir kiffé les combis lamé argent. Lamé, laqué, tenu, guindé, minable singerie, alors quoi ? Qu’est-ce qu’elle me fait Sheila, qui m’empêche de l’oublier ? Je m’agace de ce tourment sonore ; pour comprendre, je la place à côté d’un autre brushing, mais doré celui-ci, et curly qui rime avec Sylvie. “… la drole de fin” (écrit comme ça, pas de circonflexe sur le o). Combi lamé, encore, mais doré cette fois, et un Yorkshire à ses pieds bottés d’or comme le reste. J’avais oublié à quelle point la voix est fausse. Elle ne chante pas faux, non, je dis bien, la voix EST fausse. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle chante et finalement, à l’écoute, ce fausset est troublant. Grave, éraillé, il demande “Qu’est-ce qui fait pleurer les blondes ?” et le brushing s’encanaille sur un funk-zouk de deux sous, odieux comme une permanente ratée.

Dans le genre bouclette assassine, le plus remarquable acte manqué musical de la saison. Au fond du bac en plastique grisâtre, cinq têtes méchées bouclées. En gros sur la pochette XTC… tiens je connaissais pas ce maxi, des remix de 84 et 85. J’écoute. Je réécoute. Seule. Puis avec mon chéri. Le soir. L’après-midi. C’est juste moche. Je comprends pas : pas le moindre glam, pas ce brillant d’écailles bien serrées, de kératine en pleine forme. Une coupe de fan de foot des eighties, qui aurait piqué la laque de sa grande soeur pour plaquer les côtés, bien long, là, comme ça derrière les oreilles. Déception. Questionnement. Je les partage avec mon chéri : “Ce XTC, vraiment, on peut l’oublier” ; lui impérial il répond: “Oui, sauf que c’est INXS”. Je rentre du boulot, je suis épuisée, vautrée dans ma couette… je relève pas. Il me faut deux secondes au moins pour tilter. “INXS ? Putain mais si j’avais su je l’aurais jamais acheté”. C’est vrai, c’est pas comme si c’était écrit en lettres géantes sur la pochette… Une semaine que j’écoute INXSTC… pas étonnant que je fatigue. D’ailleurs j’ai le cheveu terne. Allez, samedi je vais chez le coiffeur. Blonde, ça m’irait, non ? Grimace de mon chéri…
Au fait, ma chronique perdue, c’était une spéciale Blondie. Et là, aucun risque : tu confonds avec personne ; sur un toit de NY, elle est toute seule avec le vent dans ses cheveux. Jamais aucune fille ne sera aussi bien décoiffée. Elle sourit pas Elle a un petit fausset elle aussi. Mais elle pleure pas, jamais. A l’intérieur je suis sûre, elle rigole. “Qu’est-ce qui fait marrer les blondes ? Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Fleurir les lilaaaaaaas. En tout cas…” EXTC.

Simona

Je me réveille de bonne heure, j’ai plein de trucs à faire. Genre : payer mon loyer, poser mon salaire à la banque, aller me choper une carte à la bibliothèque municipale et acheter des épingles à linges. La vraie grosse matinée.

Sur le chemin de la bibliothèque de Montreuil, j’entends une vague sono au loin. Je lève la tête et je vois les stands de vendeur de couteaux, râpe à légumes et autres articles de première nécessité. Les drapeaux à l’effigie du Che, de HHH, de Bob Marley flottent au vent. Je me dis que ça cache peut être quelques brocanteurs et allez savoir, l’EP de Minor Threat à 3€ en bon état.

Premier stand, les vinyles sont rangés de la manière suivante: Anglais, Beatles, Led Zep, Punk, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell (véridique). Je regarde à “Punk”. Des groupes de métal, normal. Et London Calling. 12€, un peu cher, je regarde à l’intérieur. Au lieu des deux vinyles normalement requis pour cet album, il y’en a qu’un seul. Le mec se déballonne pas. Il me fait : “Si vous voulez je vous le fais à 5€”. Wanker.

Un peu plus loin, Single Lady de Rihanna en version Haïtienne à fond sur une sono de raver m’attire. En fouillant, je tombe d’abord sur Bird de Charlie Parker. Je le prends car je m’attends à un truc ultra tendu, dégoulinant de sueur et puis ça me rappelle mon premier park crée dans Tony Hawk Pro Skater 2 pour mon frère (qui s’appelle Charlie) et que j’avais sobrement nommé le “Charlie Parker Park”. A la première écoute (rapide), grosse déception, c’est un peu du jazz de papa dans le backing band. Heureusement que Charlie Parker ne souffle pas comme un manche, ça rattrape le truc. Je tombe ensuite sur un maxi 33t de Portishead. J’écoute beaucoup Beak> ces derniers temps. La pochette est pas dégueu. Il m’en faut pas plus. Au final, sympathique mais ça reste du trip-hop. Le tout pour 10€. 


M4nuD3v

Je me réveille de bonne heure, j’ai plein de trucs à faire. Genre : payer mon loyer, poser mon salaire à la banque, aller me choper une carte à la bibliothèque municipale et acheter des épingles à linges. La vraie grosse matinée.

Sur le chemin de la bibliothèque de Montreuil, j’entends une vague sono au loin. Je lève la tête et je vois les stands de vendeur de couteaux, râpe à légumes et autres articles de première nécessité. Les drapeaux à l’effigie du Che, de HHH, de Bob Marley flottent au vent. Je me dis que ça cache peut être quelques brocanteurs et allez savoir, l’EP de Minor Threat à 3€ en bon état.

Premier stand, les vinyles sont rangés de la manière suivante: Anglais, Beatles, Led Zep, Punk, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell (véridique). Je regarde à “Punk”. Des groupes de métal, normal. Et London Calling. 12€, un peu cher, je regarde à l’intérieur. Au lieu des deux vinyles normalement requis pour cet album, il y’en a qu’un seul. Le mec se déballonne pas. Il me fait : “Si vous voulez je vous le fais à 5€”. Wanker.

Un peu plus loin, Single Lady de Rihanna en version Haïtienne à fond sur une sono de raver m’attire. En fouillant, je tombe d’abord sur Bird de Charlie Parker. Je le prends car je m’attends à un truc ultra tendu, dégoulinant de sueur et puis ça me rappelle mon premier park crée dans Tony Hawk Pro Skater 2 pour mon frère (qui s’appelle Charlie) et que j’avais sobrement nommé le “Charlie Parker Park”. A la première écoute (rapide), grosse déception, c’est un peu du jazz de papa dans le backing band. Heureusement que Charlie Parker ne souffle pas comme un manche, ça rattrape le truc. Je tombe ensuite sur un maxi 33t de Portishead. J’écoute beaucoup Beak> ces derniers temps. La pochette est pas dégueu. Il m’en faut pas plus. Au final, sympathique mais ça reste du trip-hop. Le tout pour 10€. 

M4nuD3v

C’est la rentrée.

Le temps s’est douté de quelque chose. Il ne sait pas quelle attitude adopter envers elle. Alors il est maussade puis lourd et suffocant, attendant le moment opportun pour abattre sa dernière carte, la pluie.

C’est dimanche.

C’est le jour des brocantes. Il n’y a rien d’autre à faire alors on va à celle d’un village à côté du sien pour passer le temps. On espère pas grand chose et c’est justement parce qu’on espère pas grand chose que cela se produit.

Un vinyle à la pochette ayant vécu ses années mais l’intérieur semble être demeuré tel qu’il était à sa création, un sanctuaire inviolé avec les paroles l’accompagnant.

On serait fou de passer à côté, surtout pour 1€. On repart avec. On pourrait le garder pour soi mais ce serait un vinyle parmi tant d’autres et à vrai dire on savait avant même de l’acheter à qui on le donnerait.

Pour cette personne, ce ne sera pas seulement un disque. Ce seront des moments à attendre que le ciel se libère en vaquant chez soi à ses occupations, à doucement s’ennuyer puis la pluie sera enfin là et il sera temps de se lover dans ce disque en buvant du thé.

Ici, quelques mois plus tôt, j’attends aussi la pluie tandis que j’écris ce texte en écoutant ce Greatests Hits et surtout ce Fameux Imperméable Bleu.

La meilleure des manières pour débuter la rentrée.

En attendant l’hiver.

MiniMike_

http://championshipvinylrecords.tumblr.com/

Les brocantes et vide-greniers, je les fréquente depuis un bail. Mais je n’y cherche plus de disques. Ou alors, très mollement. J’ai beaucoup donné, notez bien. Surtout au tournant des années 90/2000. Mais très peu pour des disques de rock. Il y avait eu la parution des deux tomes d’Incredibly Strange Music chez Re/Search, deux bouquins qui ont largement contribué à la vague exotica/easy listening/Moog chez ceux qu’on n’appelait pas encore des hipsters à l’époque. Et c’est peu dire que j’ai plongé. En ramenant de cette pêche aux musiques déconsidérées – ou jamais considérées sérieusement – de vraies merveilles comme des canards boiteux (surtout à cause de leurs pochettes ; que celui qui n’a jamais craqué sur un James Last pour la barbe bien peignée du chef d’orchestre allemand me jette le premier Teppaz). Pour dire, j’ai été jusqu’à acheter une compilation de Heino, le roi du schlager. Mais au bout d’un moment, j’ai eu l’impression d’avoir fait un peu le tour de la question. Et les vinyles finissent par sérieusement encombrer.

 

Les vide-greniers, maintenant, c’est surtout un prétexte pour m’aérer le week-end, un but de promenade. L’autre dimanche, je n’avais même pas vu qu’il y en avait un rue de la Villette, à Paris (XIXe). Je devais aller à celui de la place Sainte-Marthe (Paris, Xe, le cœur de Boboland, près de chez moi), mais nib, annulé sans autre forme de procès. Alors, j’ai poussé jusque dans le haut Belleville. J’étais déjà content, j’avais trouvé Les Particules élémentaires, de Houellebecq. Et puis je suis tombé sur ce “Kick Out The Jams” qui me faisait de l’œil, en tête de pile, posé sur une table. Je ne parle pas de l’album, là, mais du 45 tours, couplé à “Motor City Is Burning”. Je ne savais même pas que c’était sorti en single en France. Combien ? 2 euros. Ah, là, impossible de faire la fine bouche. Même si j’ai toujours préféré les Stooges au MC5, et High Time, le deuxième album, à ce fameux live au Grande Ballroom, même si je ne suis pas vraiment collectionneur… Mais il s’agit quand même de Detroit, de haute énergie, de la partie la plus avouable de mon adolescence. D’un des hymnes historiques du rock, où il n’est question que d’envoyer la purée. En version censurée où un inepte “Brothers and sisters” remplace le “Motherfucker” originel, mais quand même. Le 45 gratte un peu, la languette sur le côté est déchirée, mais il n’en manque pas de bout. La languette, je ne me souvenais même pas qu’il y en avait eu une sur certains singles, je pensais que c’était réservé aux EP. Nostalgie ?

Oui, mais vite fait, alors.

 

Parce que, pour être franc, ce qui m’a vraiment réjoui, dans cette même semaine, ce sont les deux premiers singles de Bleached achetés à la table du merchandising, lors de leur passage au Trabendo. Vous ne connaissez pas Bleached ? Le groupe des sœurs Clavin, Jennifer et Jessica, au confluent des Ramones et des Shangri-La’s. Non, décidément ? Pas grave. Un groupe mineur, sans doute. Mais actuel. Frais. Bien vivant. Et c’est ça qui m’excite vraiment. En ces temps où vivre de la musique est plus difficile que jamais, acheter des disques (neufs) est devenu pour moi une forme de mécénat au petit pied, un genre d’acte de foi un tantinet fétichiste. Qui se pratique lors des concerts, ou chez mes disquaires indépendants favoris (ça, c’est l’avantage d’être parisien), qui méritent de vivre, eux aussi. Alors, tant pis pour les brocantes.

Thierry Chatain

http://womenwithguitars.tumblr.com/

- Retour chez les Anglais il y a 3 semaines.
(voir Les disques des brocantes, Acte XXVII).
Ils sont presque toujours là - samedi matin et dimanche matin autour de la basilique St-Sernin à Toulouse - avec leurs boîtes de 33t.
Certains de leurs disques ne sont pas donnés mais on arrive à trouver des trucs pas trop cher et en super état.
J’ai envie de prendre une trentaine de disques !
Mais mon choix s’arrête sur Black Celebration (1986 - Mute) de Depeche Mode à 8€.
J’aime beaucoup la chanson A Question Of Time.
La pochette a des motifs gaufrés.

Deuxième choix: un repressage de 1974 sur Virgin de Camembert Electrique (1971 - Byg) de Gong à 10€.
Cet album est enregistré au fameux Château d’Hérouville, produit par Pierre Lattes et enregistré par Gilles Salle.
Sur le dos de la pochette, une photo du groupe devant les clapiers à lapin de leur maison de Sens, devant Pip Pyle (le batteur) se trouve un gamin, Sam, le fils de Robert Wyatt !
Ce disque a une particularité (en plus d’être fabuleux): les fins de chaque face se terminent par des boucles qui son gravées sur les locked-groove.


- Retour chez les Anglais il y a 2 semaines.

Juste avant je m’arrête devant le stand d’un gars qui est là chaque semaine. Il a un bac de 45t, des trucs pas mal, en bon état. Pour faire dans la continuité de l’Acte XXXI (par Alex Dewey) des disques des brocante, j’y trouve Avalon (1982 - Polydor) de Roxy Music à 1€.
C’est le genre de chanson que j’avais complètement oublié.
Je ne savais même pas que c’était Roxy Music !
Je devais entendre ça gamin à la radio.

Arrivée, donc, au stand des Anglais.
J’aime bien les Mamas & The Papas… et là je tombe sur Hits Of Gold (1968 - Stateside) à 2€, une compilation avec tous leurs tubes: California Dreamin’, Dedicated To The One I Love (reprise de The “5” Royales), Dream A Little Dream Of Me (reprise de Ozzie Nelson), My Girl (reprise des Temptations), Monday Monday, Dancing In The Street (reprise de Martha and the Vandellas / repris aussi, entre autres, par les Kinks voir Les disques des brocantes, Acte XXVII)…
Ensuite je trouve un album d’Ultravox: Quartet (1982 - Chrysalis) à 2€.
Je le prends mais en fait il est pas terrible.
Je connais mal ce groupe et je me suis laissé berner par les noms sur les pochettes: Georges Martin à la production et Goeff Emerick au son, les cinquième et sixième Beatles !
Mais on est loin des premiers albums d’Ultravox en 1977, très punk electro (Ultravox! et Ha!-Ha!-Ha!).
Ici c’est tout propre, tout bien installé, bien rangé… Goeff Emerick avait eu un award de l’album le mieux enregistré en 1967 pour Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band

Heureusement j’ai trouvé un bel objet: Motown Chartbusters vol.3 (1970 - Tamla Motown) à 6€, pochette en carton argenté !
La compilation commence avec ce joyaux soul: I Heard It Through The Grapevine de Marvin Gaye, puis I’m Gonna Make You Love Me de Diana Ross & The Supremes & The Temptations puis My Cherie Amour de Stevie Wonder
On retrouve aussi Isley Bros, Marv Johnson, Four Tops, Edwin Starr, Jr. Walker & The All Stars, Marvin Gaye & Tammi Terrell, Smokey Robinson & The Miracles (aussi producteur de nombreux disques Motown dont Get Ready des Temptations), et aussi Martha & The Vandellas avec la version originale de Dancing In The Street (voir plus haut), et The Temptations qui interprètent la version originale de Get Ready, aussi connue par Rare Earth.
Rare Earth dont j’avais re-écouté la veille l’album Ma (1973 - Rare Earth / Pathé Marconi EMI) qui appartenait à mon père. Rare Earth est un des rares groupes de blanc-becs à sortir des disques sur Tamla Motown.
Une grande partie des chansons de l’album Ma sont écrites et produites par Norman Whitfield, un des inventeurs du “son Motown”, et qui formait un duo de songwriter très prolifique avec Barrett Strong (ils on écrit entre autres I Heard It Through The Grapevine…).

J’ai assez de disques pour aujourd’hui. J’y retourne la semaine prochaine !

Nicolas Godin

Il fait chaud, très chaud, trop chaud. La brocante est longue, très longue, trop longue. C’est au Vergeroux (17), 500 exposants, le mode Bear Grylls est lancé. Je fais souvent des survival brocantes le dimanche, luttant contre la gueule de bois. Là je lutte contre les conditions climatiques, la foule et le fameux slalom de gens en brocante, une compétition qui n’est pas reconnue à sa juste valeur.

Première rangée, un couple anglophone et trois piles de vinyles avec du Sigue Sigue Sputnik, duDexys Midnight Runners et du Roxy MusicA 2€ et en excellent état conrtairement aux deux autres, je réserve Flesh And Blood et le récupèrerais au retour.

La suite de la brocante sera une ode au old school, la K7. Je me suis remis à en acheter depuis une visite à Emmaüs qui m’a conduit à acheter pour 1€ deux Nick Cave & The Bad Seeds, la bande originale d’Indiana Jones et la Dernière Croisade, Les Rosemary’s BabiesJudas Priest… Je continue à fouiller les stands et à l’un d’eux une K7 retient mon attention : Welcome To The Beautiful South de The Beautiful South. 50cts ? Deal.

Vers la fin de la brocante, pour le même prix, Teenage Depression d’Eddie And The Hot Rods n’attendait que moi tandis que quelques mètres plus loin, épuisé par la chaleur, la foule et les Johnny Hallyday et autres Lorie à compulser à la recherche de la perle rare, une surprise agréable pour finir sur une bonne note : un stand avec la bande originale de Mon Nom Est Tsotsi, L.A. Woman des Doors ainsi que Yellow Moon des Neville Brothers, le tout à 50cts pièce.

Après ces dernières acquisitions, faire le retour, récupérer le Roxy Music, rentrer sagement, profiter de la journée, des films de jour férié et vivre la musique sous diverses formes. Comme tous les jours.

MiniMike_

Je n’avais plus fait la brocante de ma ville depuis une éternité, dans mes souvenirs on y vendait surtout des jouets Happy Meal et des bibelots dignes du musée des horreurs. C’était peut-être le premier dimanche ensoleillé du printemps, j’avais découché, et ma gueule de bois que je tentais de dissimuler derrière mes solaires me donnait l’impression d’être l’objet le plus crasseux de la brocante. J’étais en retard, la remballe n’était pas loin, il fallait faire vite : pas le temps de vérifier l’état des galettes ni de vérifier qu’elles correspondent bien aux pochettes. C’est donc peu dire que je n’en attendais pas grand-chose, tout au plus quelques kitscheries populaires françaises. Les premiers stands confirment mes craintes : la chanson française la plus innommable côtoie les vieilleries les plus invendables dans des cartons de vinyles entassés en plein soleil aux pochettes déchirés où les dizaines de 45 tours de Ghostbusters sont les seules réjouissances.

Je finis par trouver quelques perles, et puis l’illumination : entre les marches militaires et les chants religieux, Avalon de Roxy Music en état quasi-neuf. L’album n’a vraisemblablement pas été écouté plus d’une fois. Un cadeau raté à 1€ qu’on vendait par brouettes à l’époque. Au même endroit je trouve Sweet Dreams et Songs From a Room, une tripotée de 45 tours enthousiasmants et même deux autres albums quelconques du groupe (Viva ! et Flesh + Blood) quelques stands plus loin, mais rien d’aussi excitant que le mythique Avalon.

Plus jeune, Roxy Music se résumait pour moi comme pour beaucoup d’autres à Love is the Drug, Dance Away, la reprise de Jealous Guy et donc More Than This. Ce single très « Grand Bleu » avant l’heure que Bill Murray chantait en karaoké dans Lost in Translation. Plus tard, c’était surtout un groupe de glam de plus sur lequel je me déhanchais dans ma chambre adolescente en regardant le playback de Virginia Plain à Top Of The Pops. Et puis j’étais complètement fasciné par les pochettes de ce groupe, et pas seulement à cause de leurs pin-ups. J’aimais surtout le glam des deux premiers albums quand tout était trop dans ce groupe, plus que la présence de Brian Eno qui était trop intello pour devenir mon idole comme Bowie et Bolan. Et puis Country Life bien sûr, mais c’est une autre histoire.

Brian Eno parti faire ses expérimentations ailleurs depuis bien longtemps, Avalon est déjà presque davantage un album solo de Bryan Ferry qu’une œuvre de Roxy Music. Mais qu’importe, j’aime les disques de Ferry comme j’adore cet abus de synthés qui aurait été vulgaire partout ailleurs mais qui apparait comme le pinacle de l’élégance quand sa voix s’en mêle. Le sommet, c’est Take a Chance With Me, avec son introduction et sa coda de guitares turgescentes qu’on aimerait ne jamais entendre finir, son rythme disco et son refrain rehaussé de notes de synthés plus pop que top. Un album plus new age que new wave parfait pour la mélancolie pathétique de fin de week-end.

Et puis il y a cette sublime pochette en référence aux mythes arthuriens : pas de top model dans une position lascive non, mais la copine de l’époque de Bryan Ferry cachée sous un casque à pointe et tenant un faucon. Avalon, c’est donc l’un des premiers albums qui allait me réconcilier avec les années 80, alors même qu’il constitue assez ironiquement le crépuscule de Roxy Music, groupe qui semble surtout avoir traversé les années 70 en évitant presque tous ses écueils.

@LesterBangs

Ça ressemble à une reprise de championnat. Cette après-midi, c’est la première fois depuis le début de l’année, dans une salle non chauffée à Montreuil (métro : Robespierre). Mais l’impatience triomphe de la pluie et du froid. Quatre-cent participants, promet l’annonce. Entrée libre. Sitôt franchi le périmètre, je sens les premiers frissons courir le long de mon échine. C’est reparti. Je me lance la tête baissée. Pourtant je suis sûr que ça ne va pas être terrible. Pendant la trêve, j’ai dû perdre certains automatismes. Et un peu de souplesse. A mi-parcours, le score est toujours nul. Quand soudain l’occasion se présente. Et quelques instants plus tard, il est là, au fond du sac : mon premier disque chiné de l’année. C’est un Steely Dan, Aja, pressage américain d’origine.

Steely Dan. Je pensais pourtant ne jamais en arriver là. J’avais déjà fait deux tentatives infructueuses, et je considérais l’affaire classée. Jusqu’à ce qu’il y a 15 jours, une âme innocente me colle dans la tête « With a Gun » (sur Pretzel Logic). A peine trois minutes, d’impressionnantes figures de style, et surtout une mélodie entêtante : entendue une seule fois, j’étais encore capable de la fredonner une semaine plus tard. Steely Dan. Il me fallait donc à nouveau ouvrir le dossier, à commencer par The Royal Scam qui désespérait sur mes étagères. Il ne sera plus seul : Aja va lui tenir compagnie à partir de ce soir. Steely Dan. Si je continue dans cette lignée, j’aurai tout Chicago avant l’été.

Mais je suis loin de me douter que la pièce maîtresse de la journée m’attend un peu plus loin. Je mets à sac un carton à un euro niché sous un stand. Je sens une grande percée de tendresse à la vue de ce premier album des Smiths perdu là. Il n’a pas besoin de me faire de l’œil longtemps pour que je décide de l’emmener avec moi, même si je l’ai déjà, même si je le connais par cœur. Je ne sais pas trop ce qui risque de lui arriver si je le laisse là, serré entre un Cerrone et un Sardou. Pour qu’il ne s’ennuie pas en route, et comme il n’aime peut-être pas Donald Fagen et Walter Becker, je le coince entre un Human League (Open Your Heart / Non-Stop) et un Chameleons (In Shreds). Ah, un Smiths dans la musette, je ne serai pas venu pour rien. Même si je l’ai déjà en vinyle. Et aussi en CD. Voire en cassette.

J’étais presque heureux avant que ne tombe le coup de grâce: l’album blanc. Pas celui des Beatles, l’autre. La pochette est en mauvais état, le disque est sale, mais je ne l’ai jamais tenu entre les mains. Il fait partie du cercle fermé des disques que je ne croise jamais dans les vide-greniers. A tout hasard, je demande le prix. Le marchand me dit trois euros, mais comme il a souffert, il est prêt à me le laisser à deux. Deux euros pour l’album blanc, jamais réédité en CD, dont je n’ai qu’une pauvre copie en cassette? Et la monnaie sur dix euros aussi ? Il a même la monnaie sur dix euros. Ha-ha. Je jubile dans mon fort intérieur qui n’avait pas connu pareil secousse depuis le jour où j’avais trouvé pour la même somme, et en parfait état, le premier Manset. Oui, celui avec « Animal, on est mal », « La Femme fusée » et « On ne tue pas son prochain ».

Je me suis toujours refusé à débourser beaucoup d’argent pour un disque d’occasion. Les quelques pièces qui finissent par remonter à la surface justifient les week-ends passés à me noircir les doigts en vain pendant que j’achète le silence de ma famille à coups de jeux DS. Je serai propriétaire de l’album blanc depuis longtemps si j’avais accepté de mettre le prix, mais j’ai préféré prendre le temps. Par une douce ironie, le premier morceau s’intitule « Long Long Chemin » : « Rien n’égale / Un ciel sans une étoile / Où rien ne changera / Où tu t’endormiras ». Et je suis pratiquement ému aux larmes en l’écoutant.

L’album blanc, c’est le troisième Manset, celui d’après La Mort d’Orion. Il est moins psychédélique mais tout aussi somptueux : les arrangements de cordes sont amples, les textes poétiques. Il compte parmi ses huit morceaux la plus belle chanson d’amour que son auteur ait composé : « Donne-Moi ». Et puis il y a les 10 minutes de « Jeanne », fresque épique qui commence par une longue introduction au piano. Même si le vinyle craque un peu à cet endroit, l’instant n’en est pas moins poignant. Quand les violons s’envolent, l’auditeur perd vite pied : « On lui mit autour du cou / La dent du dernier cheval mort / Qu’on avait amené chez nous / Et dont on dit qu’il bouge encore ». Comme dans La Mort d’Orion, Manset oscille entre légende et anticipation, religion et mysticisme, majesté et grandiloquence. Son univers onirique rappelle celui d’autres contemporains comme le John Boorman de Zardoz (1973) ou les premiers Druillet.

Pour des raisons tenant à la qualité technique de l’enregistrement, Manset a renié son album blanc quand son intégrale a commencé à paraître en CD. Contrairement à La Mort d’Orion qui finit par ressortir en 1996 (remixé par l’auteur, qui a coupé dans le texte au passage), il s’oppose toujours à sa réédition alors que, paradoxalement, ses arrangements ont beaucoup moins vieilli que ceux d’une bonne partie de ses enregistrements postérieurs. Son coté intemporel rappelle le Sheller de Lux Aeterna Introit. Malheureusement, ni Dan The Automator ni Alainfinkelkrautrock ne se sont encore attelés à sa réhabilitation. Il reste à redécouvrir du côté de Montreuil, un dimanche après-midi où il pleut et où les classiques sont bradés deux euros. Avec la monnaie sur dix.

Philippe Dumez